L'agroforesterie, clé de voûte d'une reforestation durable (et profitable!)

Entretien avec ForestFinance, acteur clé de la reforestation au Pérou

Si les vertus environnementales et sociales de l’agroforesterie ne sont plus à prouver (lire notre article: Agroforesterie - Les fondamentaux), cette technique peut même s’avérer rentable! De plus en plus d’entreprises se spécialisent en la matière pour pratiquer la reforestation à grande échelle. Nous avons rencontré l’un de ces acteurs, ForestFinance, afin de comprendre les mécanismes en jeu.

Région de San Martin, au Pérou, où intervient ForestFinance - Crédit: ForestFinance

ForestFinance fait partie du paysage des professionnels de la reforestation. Certains, comme Pur Projet, financent leurs actions de reforestation ou de conservation des forêts via l’obtention de crédits carbone, cédés à de grandes entreprises souhaitant compenser leurs activités polluantes (même si cela a pu susciter des polémiques). D’autres, comme ForestFinance, se financent auprès d’investisseurs particuliers et professionnels pour développer leurs actions de reforestation. Le point commun entre ces acteurs? Tous s’appuient sur l’agroforesterie pour exploiter durablement des espaces mis en péril par la déforestation. 

Lenny Martinez, Chef de Projet chez ForestFinance, nous présente son métier.

Lenny Martinez travaille depuis février 2014 comme Chef de Projet au sein de la société Forest Finance France, qui a reçu, en décembre 2015, l’agrément Entreprise Solidaire d’Utilité Sociale (ESUS). Il est chargé du financement et du suivi de nouveaux projets agroforestiers basés sur la cacaoculture. Passionné par les langues, l’entrepreneuriat social et l’Amérique latine, il fait le relais auprès des équipes de ForestFinance au Panama et au Pérou.

Quel est l’objectif de Forest Finance France ? Et comment la société s’y prend-elle pour réaliser ses projets de reforestation?

Notre volonté est de replanter des agrosystèmes durables et de favoriser le retour de la biodiversité en Amérique Centrale et Latine. Pour cela, nous plantons des essences mixtes et des cacaoyers sur des terrains fortement dégradés, déforestés, généralement d’anciennes pâtures. Nous mettons l’accent sur trois éléments clés: la sélection des variétés de cacaoyer pour obtenir un cacao avec des notes fruitées, la qualité du traitement post-récolte (fermentation et séchage), et la juste rémunération de nos salariés sur place. 

Forest Finance France vient de créer une filiale, Forestera, dont l’objectif est de développer des plantations de cacao fin dans des systèmes agroforestiers responsables au Pérou, dans la région de San Martin. A travers la mise en place de nouvelles parcelles cacaoyères, nous souhaitons développer notre impact positif local. Nous portons une vision sur le long terme du développement du territoire, qui passe par des investissements dans les services locaux (infrastructures, logements, centres post-récolte, voirie). La société Forestera procède actuellement à une levée de fonds, en particulier à travers la plateforme de crowdfunding WiSEED, afin qu’investisseurs particuliers et professionnels participent à cet effort de reforestation. Les plus-values potentielles seront composées d’une part des revenus capitalisés de la vente des fèves de cacao à compter de la 5ème année, et d’autre part de la revalorisation des actifs agroforestiers arrivés à maturité.

Plantation de cacao au Pérou - Crédit: ForestFinance

Forest Finance France opère donc comme un fonds d'investissement forestier, ou plutôt une société d’exploitation? 

Forest Finance France n’est pas un fonds d’investissement, comme peut l’être par exemple le fonds Moringa, tourné vers le financement de projets à impact en Amérique Centrale et en Afrique Subsaharienne.

Notre métier est celui de la reforestation et du développement social à travers la filière bois et la cacaoculture, de l’exploitation à la transformation. Le financement de nos projets, comme Forestera, se fait sous forme d’augmentation de capital. Nous ne sommes pas sur un modèle d'optimisation du rendement, souvent synonyme dans notre secteur d'une pratique peu soucieuse de la durabilité. Nous visons une rentabilité maîtrisée afin de garantir la pérennité de notre approche. Nous laissons le soin aux professionnels (comme WiSEED ou des Conseillers en gestion de patrimoine), dont c'est le métier, de nous aider à trouver des financements pour développer des projets.

Fleurs de cacaoyer - Crédit: ForestFinance

Quelle est la particularité de votre approche par rapport à des acteurs comme Moringa, ou Pur Projet, que nous avons évoqués? 

Forest Finance France a la particularité de s’appuyer sur l’expérience en gestion forestière de Forest Finance Service GmbH, dont les premiers projets de reboisement ont débuté en 1995. Nous ne faisons pas de la compensation carbone notre domaine d’activité, contrairement à Pur Projet. Et comme je l’évoquais plus haut, nous ne sommes pas non plus une société purement financière comme Moringa.

Nos équipes maitrisent sur place l’ensemble du processus de la graine au produit final transformé. Des projets de développement de scierie, menuiserie et chocolaterie sont en constante évaluation afin d’augmenter notre impact le plus loin possible dans la chaîne de valeur. Une autre particularité de Forest Finance réside dans la maitrise du foncier : nous possédons nos terres. Ces actifs restent la propriété de Forest Finance pour éviter tout risque de détournement d’usage des terres. Après les coupes d’éclaircies et les récoltes de cacao, il reste une forêt.

Marisol Najarro, Directrice de ForestFinance au Pérou - Crédit: ForestFinance

Comment pratiquez-vous l'agroforesterie?

L’agroforesterie, c’est associer l’arbre à une culture. Nous ne déforestons jamais un terrain que nous achetons. Non seulement les reliquats de forêt qui s’y trouvent sont préservés et protégés, mais nous plantons aussi des essences forestières pour préserver les points d’eau, stabiliser les sols, favoriser le retour d’une biodiversité. Nous créons des agro-forêts à cacaoyers. 

Zone déforestée au Pérou - Crédit: ForestFinance

Au départ, nos terrains sont souvent dégradés et fortement compactés par le passage des bovins. Ils ne permettent pas un bon passage de l’eau, et ils manquent de nutriments nécessaires à la croissance des arbres. La première étape de notre modèle agroforestier est donc de « casser » ce sol compacté, de l’aérer en plantant des légumineuses et des bananiers. Cela permet de restaurer un couvert végétal et de créer une litière, qui elle-même remplira le « garde-manger » qu’est le sol. 

Les bananiers fournissent une ombre provisoire aux cacaoyers. Il est nécessaire d’instaurer rapidement une ombre semi-permanente, puis permanente. Dans un premier temps, nous plantons des arbres à croissance rapide (Pino Chuncho, Guaba), que nous intercalons avec des essences forestières plus hautes, à croissance lente (Capirona, Cedro blanco, Caoba). Ces essences sont plantées dès la deuxième année. 

Agro-forêt à cacaoyers - Crédit: ForestFinance

Accaparement des terres, absence de transfert de savoir-faire…comment évitez-vous ces écueils, pour garantir une approche durable et responsable?

Nous achetons des terrains qui sont mis en vente par des propriétaires possédant des titres de propriété. En général, ces terrains sont de taille importante (minimum 50 hectares), entièrement déforestés, dédiés depuis des années (voire des dizaines d’années) à l’élevage bovin. 

Nous n’achetons pas de terrain à des petits propriétaires. Les démarches et la négociation des prix sont assurées par nos collaborateurs péruviens. Hormis notre Chef de projet au Pérou et expert post-récolte Augustin Fromageot, l’intégralité de l’équipe est constituée de péruviens locaux. 

L'équipe de ForestFinance au Pérou - Crédit: ForestFinance

La sécurisation des terres est importante pour nous dans la mesure où elle nous permet de garantir que le projet s’inscrira dans la durée et qu’elles ne participeront pas à un exercice de spéculation. Cela permet également de rassurer nos investisseurs et de ce fait d’avoir accès à de plus amples moyens financiers. Nous utilisons également ce « noyau dur » pour transmettre notre savoir-faire et notre expertise (notamment sur le traitement post-récolte) aux petits agriculteurs locaux qui cultivent le cacao. Beaucoup ne disposent pas de réel centre de fermentation, étape clé pour l’obtention d’un cacao de grande qualité. 

Par ailleurs, nous sommes en phase de certification UTZ. Celle-ci porte sur 123 points d’ordre environnemental et social. Mais nous ne nous arrêtons pas à cette seule certification. L’entreprise sociale et indépendante Kinomé, chargée de l’étude d’impact social et environnemental de notre activité, s’est rendue sur place en juin dernier pour nous accompagner sur une transition vers le zéro intrant chimique. Ce travail s’accompagne également d’une réflexion sur la mise en place de la certification Bio dans l’ensemble de nos plantations péruviennes. 

...Un dernier mot ?

Je voudrais revenir sur le choix des variétés de cacao, qui est un point crucial de notre approche. Nous plantons au Pérou des variétés de cacao fin de la famille des Trinitarios, avec un potentiel de développement d’arômes uniques et de belles nuances aromatiques. Nous constituons dès à présent un réseau de chocolatiers, certains très connus et réputés pour la qualité de leurs produits. En attendant de retrouver sur le site nos nouvelles créations cacaotées, vous pouvez participer au développement d'une plantation de cacao à travers Forestera.

Fèves de cacao Trinitarios - Crédit: ForestFinance